INTERVIEW – KRASSINSKY

1 – Bonjour Krassinsky, peux-tu nous parler de ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a amené à faire de la BD ? Est-ce un rêve de gosse ?

Bonjour Marie ! Hé bien oui, faire de la BD était bien un rêve de gosse pour moi. J’ai toujours dessiné et raconté des histoires sous cette forme, et ma pratique du dessin s’est développée de manière consubstantielle à celle de la bande dessinée. Il faut dire que j’en ai lu très tôt, surtout dans des journaux comme Pif gadget ou Astrapi au début, dans les pockets et les comics ensuite. Le moyen d’expression m’a fasciné d’emblée. J’ai un souvenir très net de l’année de mes sept ans, où je me disais qu’en l’an 2000 – horizon alors encore lointain mais surtout échéance fantasmatique pour tous les gens de ma génération – je serai auteur de BD. Et c’est exactement ce qui s’est produit puisque mon premier album est sorti en 2000 ! J’avais une telle certitude de devenir dessinateur que j’ai pris le temps de faire mille autres choses avant. J’ai passé un bac économique, fait des études de communication. J’ai longtemps travaillé dans la publicité et la direction artistique, tout en perfectionnant mon écriture graphique en parallèle.
Avec le recul, une telle détermination à atteindre cet objectif enfantin me ferait presque froid dans le dos 😅
C’est comme si pendant trois décennies je m’étais auto-programmé pour parvenir à concrétiser ce rêve d’enfant. Par exemple, à partir de la sixième, il m’arrivait de noter certains cours en lettres majuscules, pour progresser en lettrage BD. Ce qui fait qu’assez vite, j’ai été au point sur cet aspect particulier !
Heureusement, par la suite, la réalité du métier ne m’a pas déçu, et je prends toujours aujourd’hui beaucoup de plaisir à l’exercer.


2 – Tu es un auteur complet, scénario, dessin, couleur, tu maîtrises les 3 disciplines. Avec laquelle as-tu le plus d’affinités ? À moins qu’il te soit impossible de choisir !

Pour moi, c’est un tout, et les différentes disciplines me passionnent de la même manière. Mais j’ai bien conscience que le dessin est la colonne vertébrale de l’ensemble. Sans lui, l’écriture ne serait pas menée à son terme, et la couleur n’aurait pas de socle adéquat pour s’épanouir – y compris lorsque je fais uniquement de la peinture, loin de toute intention narrative. Je reviens donc sans cesse au dessin, qu’il soit un moyen ou une finalité en soi.


3 – Sur de nombreux projets, tu es en collaboration, soit avec des scénaristes, soit avec des dessinateurs.ices. Comment se passent ces associations ? Tu t’adaptes à tes collègues ou tu travailles en général de la même façon ?


Je m’adapte, bien entendu. Et la plupart du temps, lorsque j’écris pour autrui, c’est quasiment du sur-mesure, je ne commence pas à écrire une ligne sans avoir longuement discuté de ses envies graphiques, de sa vision du thème abordé, et bien sûr de la méthodologie de collaboration idéale. Je peux ainsi fournir un simple texte ou un story-board, plus ou moins détaillé. S’il fallait me contenter de raconter les scènes oralement, je le ferais. En revanche, quand c’est moi qui illustre l’histoire de quelqu’un d’autre, je préfère un script dialogué, sans trop d’indications. Je considère que mon travail commence dès le découpage, qui est je crois l’essence même de la bande dessinée.


4 – Comment définirais-tu ton style ?


Question compliquée 😃
Le style véritable est certainement celui qui justement nous échappe, même lorsqu’on change volontairement d’approche graphique selon les projets. C’est la part d’inconscient qu’on n’arrive pas à domestiquer, malgré la volonté de contrôle. Pour ma part, je dirais que l’ironie est un trait récurrent dans mes scénarios. Pour ce qui est du dessin, j’aurais plus de mal à répondre, d’autant que mon trait évolue au fil de l’âge. Peut-être, outre un intérêt marqué pour les ambiances et les lumières, peut-être que mon style se caractérise-t-il par une certaine nervosité. Une pulsation qui repose sur la vivacité de l’œil, et qui est sans doute ce que je cherche au fond : retranscrire l’énergie vitale dans un trait ou une touche de couleur. C’est aussi ce qui m’intéresse dans le travail des nombreux artistes que j’admire, en BD ou ailleurs.


5 – Tu ne fais pas que de la BD. Tu réalises aussi des ouvrages jeunesse, tu peins. Peux-tu nous en parler, pour nous faire découvrir tes autres métiers ?


Les livres jeunesse, c’est plus ou moins la même chose que la bande dessinée, de mon point de vue, seul le lectorat change un peu. Il s’agit toujours d’écrire ou d’illustrer, mais avec des contraintes et des libertés différentes, d’autres règles du jeu. La peinture est par contre une vraie altérité, pour l’auteur de BD que je suis. C’est un champ d’exploration à part entière. La subjectivité du propos, la nécessité de raconter, tout cela n’entre pas en ligne de compte, seul le regard prévaut. L’émotion qu’on cherche est avant tout esthétique et pas du tout sentimentale. Le sujet n’y a d’ailleurs pas tellement d’importance. L’enjeu de la pratique se situe à un autre niveau, qui est tout aussi cérébral qu’instinctif, celui de la représentation. Et dans mon cas, puisque je suis avant tout aquarelliste, c’est le dialogue avec l’eau qui m’intéresse. C’est même plutôt une dialectique qu’un dialogue, au demeurant : la main tente de diriger l’eau et le pigment, qui font bien souvent ce qu’ils veulent sur le papier 🙂 Tout l’art du peintre consiste alors à faire des choix, en très peu de temps, et sur lesquels il ne pourra pas revenir après coup. C’est une sorte de funambulisme pictural. Très amusant !


6 – Te fixes-tu parfois des limites ? Je te pose cette question car des fois dans Sale Bête vous êtes allé.e.s très loin (et ce pour notre plus grand bonheur !), mais je me demandais si parfois tu n’essayais de te freiner.


Ha ! Ha ! La question des limites à ne pas franchir s’est évidemment posée de nombreuses fois à l’époque, d’autant que Sale Bête était prépubliée dans Spirou. Aussi bien avec Maïa, déjà habituée à bousculer les conventions dans son quotidien de chroniqueuse, qu’avec l’équipe du journal. Chaque aspect transgressif du scénario a été discuté en amont, parfois longuement. Et au final nous avons privilégié ce qui nous amusait et qui avait du sens. Je prends l’exemple de la référence aux camps d’extermination, dans le tome 2, qui pourrait paraître choquant en première lecture, mais qui au final était un bon moyen d’ouvrir une porte sur la connaissance de ce pan de l’Histoire, pour des lecteurs encore en âge scolaire.
Après, on s’est aussi parfois fait plaisir, notamment dans l’épisode où Spirou se retrouve nu et attaché par la faute d’Amandarine ! Le journal n’a reçu aucune lettre de protestation suite à ça, en tout cas.

Dans Le Crépuscule des Idiots, livre dans lequel j’aborde les dérives de la religion, je me suis également posé la question des limites. Notamment lorsqu’il s’agissait de dénoncer les abus des ecclésiastiques de tout poil. Je voulais éviter de stigmatiser une communauté en particulier, alors j’ai fait le choix de recourir à des personnages animaliers, les fameux macaques japonais. La distance ainsi instaurée m’a au final permis d’être bien plus critique que dans mon projet initial. Paradoxalement, le respect des limites m’a donc offert l’opportunité d’avoir un propos encore plus libre 😀

Amandarine séquestre Spirou pour récupérer Spip, et ainsi se débarrasser de Bestiole, son hamster « raté ». Publié dans Spirou.


7 – Quel est le projet qui, selon toi, t’as fait connaître ? 


Ma première série, Kaarib, écrite par Sabrina Calvo, m’a fait connaître des professionnels et des collectionneurs acharnés. Mais le grand public et la presse m’ont réellement découvert au moment de la sortie des Cœurs Boudinés.


8 – Les derniers projets réalisés chez Casterman, Le Crépuscule des idiots (2016) et La Fin du monde en trinquant (2019), ont été créés en solo. D’où t’es venue l’envie de concrétiser ces projets, tous deux inspirés de faits réels ? Quels ont été les aspects les plus plaisants dans la réalisation de ces albums ?

Ce sont deux albums que j’ai portés et mûris de nombreuses années avant d’en entamer la réalisation. Dans ma vie, cela correspondait à un moment où j’ai ressenti le besoin d’aller encore plus loin dans l’investissement dans le scénario, dans le travail de l’écriture. Alors j’ai pris énormément de temps pour construire et peaufiner ces récits, bien plus qu’il n’est raisonnable de le faire d’un point de vue économique. Heureusement que je suis assez rapide quand vient l’étape du dessin, sinon ces albums ne seraient toujours pas parus 😜 Et l’aspect le plus plaisant dans le processus a été de pouvoir se confronter à la démesure de tels ouvrages, en se donnant les moyens pour le faire. Concevoir 300 pages de bande dessinée, en couleurs directes qui plus est, c’est un peu comme fabriquer un Airbus A320 et apprendre ensuite à le piloter ! Je tiens au passage à évoquer l’importance primordiale de l’éditeur dans ce genre de projet, en l’occurrence ici Martin Zeller, dont le suivi a été exemplaire. Plus j’avance dans le métier, plus je me rends compte que derrière chaque grand livre il y a bien souvent un grand éditeur. Le choix de la personne avec qui je vais travailler est donc totalement déterminant dans ma décision de signer avec une maison d’édition.

Extrait du Crépuscule des idiots, publié chez Casterman. L’expressivité des macaques est excellente !


9 – Peux-tu nous raconter la genèse de Sale Bête, série en 2 tomes publiée chez Dupuis en 2012 et 2013 ? D’où vous est venue une telle idée avec Maïa Mazaurette ?

À cette période je commençais mes journées de travail par un petit échauffement graphique, un peu comme le font les sportifs avant l’entraînement. Pendant une heure, chaque matin, je dessinais librement, sans idée préconçue, pour le simple plaisir. Pour une raison qui m’échappe, j’ai accumulé au fil des semaines toute une collection de petits monstres moches, dont je me disais qu’il serait intéressant de leur donner une existence moins confidentielle. Problème, je n’avais pas l’ombre d’une bonne idée d’histoire. J’ai donc montré ces croquis à Maïa ( que j’avais rencontrée quelques années auparavant à Fluide Glacial ) en lui demandant si ça l’inspirait. Elle m’a répondu aussitôt que non, pas du tout, jamais, pas question. Quinze jours plus tard je recevais le scénario complet 😁

Extrait du tome 1 de Sale Bête (Dupuis), où Bestiole, le hamster moche, a séduit le président de la République – mais pas sa femme mannequin, allergique !


10 – Sur quel(s) projet(s) travailles-tu en ce moment ? Pourra-t-on bientôt découvrir une nouvelle BD en librairie prochainement ? 😃


Cette année sortira un des tomes de la collection L’Histoire Dessinée, aux éditions La Revue Dessinée / La Découverte, auquel j’ai participé. Il a été écrit par Aurélien Lignereux, historien spécialiste de la période Napoléonienne. L’album est dans l’esprit de la collection, à savoir riche en informations historiques, avec une tonalité décalée. J’ai appris beaucoup de choses en le dessinant ! Actuellement je suis sur un projet pour lequel je suis très enthousiaste. Il s’’agit de l’adaptation du sublime roman de Bérengère Cournut, De Pierre et d’Os, à paraître aux éditions Dupuis. J’y tente de nouvelles expériences graphiques et narratives, j’essaye d’aller au plus près de l’émotion. Je crois que les gens qui me suivent depuis longtemps seront surpris. Enfin je l’espère !

collection L’Histoire dessinée, aux éditions La Revue Dessinée / La Découverte, Aurélien Lignereux et Krassinsky

Merci beaucoup Krassinsky d’avoir partagé tout ça avec nous 🙂 Bonne continuation à toi !

Publié par LaNeuviemeLecture

Passionnée de BD depuis l'enfance, libraire de vocation, il était pour moi évident de transmettre mon amour du neuvième art. C'est aujourd'hui chose faite avec la création de ce site !

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